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2020, année disruptive

Abécédaire du management. D comme Disruptif.


2020, année disruptive ?

Disruptif aura été le mot de l'année 2019, utilisé ad nauseam par les médias. Le mot est venu du marketing dans les années 90, mais appartient initialement au vocabulaire des sciences dites dures (physique nucléaire). Métaphoriquement, il signale une rupture. Clayton Christensen, consultant américain en management, l'avait défini dans les années 90 comme une stratégie d'innovation par la rupture. Plus récemment, elle était célébrée comme une remise en cause des conventions qui (...) permet de faire émerger des visions nouvelles (1). Il y a quelque chose de non négociable dans la disruption, l'idée d'un changement qui s'impose, ne souffre aucune résistance car orienté vers quelque chose de positif et d'original. Sous-entendu : tout ce qui viendrait brider cet élan serait coupable et régressif. Certes notre époque est habituée à des changements rapides, mais s'ils sont trop brutaux ne risquent-ils pas plutôt de nous désorienter que de nous guider vers une voie prometteuse ? La disruption, en ce qu'elle est absence de continuité, pose la question de notre capacité à nous approprier des pratiques trop étrangères à nous-mêmes.


Succès disruptifs

Radicalité d'un mot revendiqué par ceux qui veulent abattre un passé et un présent périmés, il a ses emblèmes en matière économique (Uber, Airbnb, Tesla, Redbull...). En politique aussi, lorsque le mouvement LRM appliquait les méthodes du marketing de la « disruption » dans sa campagne 2017 : il s'agissait de rendre la distinction gauche-droite inopérante et de convaincre de la nécessité de faire émerger une offre politique nouvelle (2).


Disrupteurs à l'affiche

Appliqué à des personnages hors normes, le mot fait naître un nouveau type psychologique, les « personnalités disruptives ». Elles sont charismatiques et visionnaires. Elles sont l'emblème d'une société qui glorifie le risque, l'agilité, la flexibilité, l'atypicité. Au delà de la fascination-répulsion pour les disrupteurs célèbres (Donald Trump, Boris Johnson, Jean-Luc Mélanchon, Steve Jobs, Jeff Bezos …), il y a tous ceux qui, dans les organisations de travail, adoptent ce « style » à la fois valorisé et controversé. Disrupter est tendance : c'est introduire une cassure dans une habitude, prendre des risques, c'est être pionnier, sortir des sentiers battus et de la ringardise...


Management disruptif

A quel prix ? Pour certains on parlera de coût, pour d'autres de bénéfice : ceux qui boivent le lait du management participatif depuis 40 ans auront sans doute du mal à s'y retrouver, entre sentiment d'insécurité et déstabilisation ; les audacieux qui aiment challenger et performer verront dans l'idéal disruptif une démarche séduisante, désinhibante, légitimée par l'air du temps et qui fait l'économie du participatif. Un changement de logiciel managérial est sans doute en cours.


Banalisation, danger !

Le « management disruptif » n'a d'ailleurs pas tardé à se faire une place dans les tendances 2019. Si l'exemple du bottage de cul managérial nous laisse entre amusement et inquiétude (un manager chinois a rétabli la fessée pour les salariés qui ne se sont pas montrés assez compétitifs ) (3), il faut craindre en revanche la banalisation des comportements disruptifs au travail. On en veut pour preuve la prolifération de très sérieux modes d'emploi sur la gestion des personnalités disruptives au travail. Un exemple, Patrick Collignon, coach d'épanouissement personnel (on s'incline devant un tel titre) donne quatre conseils pour gérer la relation avec un manager disrupteur et toxique : considérer que son comportement à votre égard n'a rien de personnel, se taire, se protéger, au besoin se barrer... L'existence de tels manuels (qui, au passage, ne brillent pas par leur solutions épanouissantes), légitiment l'existence de comportements imprévisibles et impérieux, avec l'idée sous-jacente qu'il faudra bien s'y faire !

Christiane Rumillat, 14 janvier 2020

1 Les Echos, 07/11/2016

2 Pascal Perrineau, Le vote disruptif, 2016

3 Le Point International, 21/06/2016

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