Le mépris
- christianerumillat
- il y a 20 heures
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Brigitte Bardot dans Le mépris de Jean-Luc Godart, 1973, d'après le livre d'Alberto Moravia (1954)
Le mépris de Camille (alias Brigitte Bardot) pour Paul (alias Michel Piccoli) est un sentiment silencieux qui se traduit par un détachement affectif total. Ni haine, ni colère. Rien que la rupture définitive de ses sentiments pour lui.
C'est un sentiment intime et insupportable car on peut difficilement l'ignorer. S'il suffisait de mépriser le mépris pour s'en débarrasser, cela se saurait. Il se loge dans un silence lourd, une absence de réponse, un sourire entendu. Pas d'éclat, pas de violence. Il est discret. Il donne à celui qui est méprisé le sentiment d'être invisible et inaudible. « Passion triste » par excellence le mépris fait partie de ces émotions qui nous détruisent individuellement mais aussi socialement. F. Dubet en propose une lecture sociologique (1).
Glissement de terrain
Il fait partie de ces sociologues qui arrachent les concepts du terrain de la psychologie pour les planter dans celui de la sociologie. Une démarche déjà revendiquée par Eva Illouz lorsqu'elle analysait la souffrance amoureuse comme une humiliation sociale (2). Il faut « arracher les émotions au champ de la psychologie », disait-elle. Nous y sommes. Consacrée émotion de l'année, à la fois « la plus banale et la plus activement dénoncée », le mépris est à l'honneur.
Mépris de système
Impression, affect, sentiment, le mépris est une émotion qui circule. Nous sommes dans une société où tout le monde se sent méprisé. Notre société est-elle plus méprisante aujourd'hui qu'hier ? Disons qu'on se méprise moins brutalement qu'il y a quelques décennies au temps du sexisme et du racisme décompléxés. Il ne s’agit plus d'un mépris structurel où les bourgeois méprisent les ouvriers, les hommes méprisent les femmes... Ce qui a changé, c’est la sensibilité au mépris.
Elle est un révélateur du fonctionnement de notre société avec son lot de vocations déçues, de déclassements symboliques, de changement de position sociale, de perte de prestige de certains métiers (enseignants, soignants....). Ce ne sont pas seulement les discriminés et les dominés qui se sentent méprisés, ceux « qui ne sont rien », mais aussi ceux qui ne sont plus « dans le coup », qui subissent les mutations technologiques imposées par les « élites arrogantes » et « regardent passer le train de l’histoire ». Le mépris n’a pas forcément de visage ou de cause identifiable, c'est un « ils » anonyme qui vient de partout, un mépris de système en somme. Le sentiment d'être méprisé est d'autant plus puissant que, individualisme oblige, nous sommes supposés être les démiurges de notre vie, responsables et libres dans une société attachée à l'égalité de chances. Si on rate sa vie, on est seuls comptables de ses échecs et on en vient à se mépriser soi-même.
Renverser le stigmate
Le mépris de soi, de là viendrait le danger. Il crée le ressentiment qui est un puissant carburant des populismes. Le populisme selon François Dubet n'est ni un régime ni un programme, c'est une capacité à capter et mobiliser des émotions comme le mépris pour leur donner une forme politique. Sur ce registre Donald Trump est un virtuose. Au nom du mépris que subissent ses électeurs, il leur dit : il n'y a pas problème de vaccin, ni de climat, vous êtes méprisés par tous ces savants, je vous invite à les mépriser à votre tour. En donnant à ses concitoyens des ennemis, il les libèrent du sentiment de mépris. Il applique en cela une vieille recette : retourner le stigmate. On ne se détache du mépris qu'en méprisant à son tour.
Le mépris est une émotion « non démocratique » dit François Dubet, au sens où il crée du ressentiment et des haines dommageables. Il convient de l'entendre et de le comprendre pour le transformer en un sentiment fécond. Ce n'est pas gagné. Car le mépris n'est pas juste un fantasme. Il est réel quand la parole n'est pas prise en compte, quand les engagements sont bafoués, les décisions non expliquées, quand des personnes sont réellement humiliées ou activement discriminées. Il est contagieux aussi car les idées et les opinions sont facilement accessibles, suscitant instantanément soit l'adhésion, soit le mépris sans passer par la case dialogue. De silencieux à insidieux, il peut devenir très bruyant.
Christiane Rumillat, 23 janvier 2026
Notes
(1) Le mépris, Seuil, 2025
(2) La fin de l'amour, Seuil, 2020


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