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Motivation sur ordonnance

Christiane Rumillat, 28 septembre 2022


Abécédaire du management. M comme Motivation


Habu, alpiniste, entreprend l'ascension d'une pyramide sommitale au Népal. Du roman de Baku Yumemakura, co-illustré par le mangaka Jirô Taniguchi (2000-2003), Patrick Imbert fait un film d'animation en 2021. Quête de quelque chose ou besoin d'accomplissement, Le sommet des dieux est une invitation à méditer sur les ressorts intimes de la motivation


Le graal de la motivation

Nous sommes en 2039. Sur la terre, il y a 29,5 milliards d'habitants. Il y a encore des Etats et des frontières, mais plus de conflits. Finie la civilisation, nous vivons dans la servilisation régie par la psychimie. Des substances chimiques matent nos cerveaux primitifs impulsifs, apaisent, persuadent de l'intérieur et en douceur. Dans la servilisation, nul n'a le droit de s'abandonner à des sentiments spontanés. Il suffit d'avaler un remède adapté qui liquide aussitôt nos luttes intérieures. Empathiane, felicitol, altruisane, bénéfactorine...répandent sur l'homme une douce bénévolence. Bref, l'harmonie et le bien-être à portée de pilule.

Cette dystopie de Stanislas Lem (1) peut faire rêver des managers empêtrés dans des problèmes ordinaires de gouvernance humaine (démotivation, conflits...) ou des salariés au bord de la fatigue ou du découragement. Pensez donc, un monde du travail où chacun accèderait à une sagesse centrée sur la performance et le désir spontané de bien faire !


Des médocs pour résister, des doses pour se booster

Une telle pharmacopée est une fiction. Pour autant, le marché regorge de produits qui viennent depuis longtemps au secours de la motivation au travail. Des pratiques individuelles et collectives sont d'ores et déjà intallées dans le monde réel, connues des acteurs de la santé au travail. Légaux comme les médicaments ou illégaux comme les substances nocives, ils permettent à certains de se maintenir en état de travailler, de résister ou de se booster.

Quand l'arrêt de travail n'est pas possible, comment résister à la charge de travail, à la solitude, à la pression temporelle... ? Dans Les heures souterraines (2), Thibault est médecin urgentiste. Parmi ses patients, des cadres débordés le font souvent venir sur leur lieu de travail pour ne pas perdre de temps. Monsieur M. reçoit Thibault dans son bureau, debout. Il dit avoir une angine, donne au médecin le nom d'un antibiotique qu'il « tolère très bien ». Celui-ci refuse, veut l'ausculter d'abord. L'homme s'exaspère : « ma prochaine réunion commence dans 4 minutes et j'ai besoin d'être guéri dans 24 heures ».


Se doper pour travailler. C'est avec ce titre sans équivoque que des spécialistes du travail (3) ont pointé le lien singulier entre le travail et certains psychotropes devenus des ressources pour les personnes comme pour les organisations. Elles permettent de faire le job quand on ne peut plus le faire. Le propos des auteurs n'est pas de porter un jugement moral. L'intérêt de leur approche est de pointer le mécanisme qui consiste à « agir sur soi » pour se réparer, s'anesthésier, s'augmenter, s'optimiser, s'auto améliorer... La performance à portée de pilule. Cette tendance fait le lit de pratiques comme le micro dosing, microdosage in french. Le principe est vieux d'un siècle et son potentiel thérapeutique est connu. Il consiste à prendre une toute petite dose d'un psychédélique classique type LSD. Au travail, cette dose réduite ne suffit pas à rendre la journée délirante mais permettrait d'augmenter la productivité et la créativité tout en réduisant le stress.


Le sens du travail

On sent bien les limites de ces pratiques placebo, en terme de santé notamment. On en sent également les limites dans l'air du temps. Tandis que les théoriciens du management continuent d'explorer les ressorts de la motivation, les salariés eux se demandent quel est le sens de leur vie au travail...et n'hésitent pas à la remettre en question, souvent en démissionnant. Pas une déferlante mais presque : on parle ces derniers temps de« grande démission » (1) et de « démission silencieuse » (quiet quitting in english) sur un air de « je ne me tuerai pas à la tâche ». Serait-ce la fin de la peur, de ne pas être assez performant, de ne pas atteindre ses objectifs, de ne pas trouver sa place, de ne pas convenir, d'être remercié ? L'idéal managérial de la performance serait-il en train de prendre un coup dans l'aile ? Les théories du management majoritairement orientées vers l'accroissement de la productivité ne seraient-elles pas bien inspirées de changer de logiciel sous peine de ringardise ? C'est un pari et un souhait, en ces temps de recentrage sur le sens du travail et d'aspiration à s'épanouir au sommet de la pyramide de Maslow (5) plutôt que s'épuiser en mode survie professionnelle.


Christiane Rumillat, 28 septembre 2022


Notes

(1) Le congrès de futurologie, 1971

(2) Film de Philippe Harel (2014), adapté du roman de Delphine de Vigan (2009)

(3) Dominique Lhuilier et Renaud Crespin, 2017

(4) « Début 2022, le nombre de démissions a atteint un niveau historiquement haut avec 520 000 démissions par trimestre, dont 470 000 démissions de CDI », selon la DARES, 18 août 2022

(5) Génial inventeur (1908-1970) d'une théorie de la motivation qui plaçait le besoin de sens et d'accomplissement personnel au sommet de la pyramide des besoins humains






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