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Manageurs de bienveillance

Abécédaire du management. B comme Bienveillance



Fernand Khnoff, Les caresses, 1896

Après le « Soyez positif ! », que j'avais commenté dans mon blog en septembre 2018, voici une autre attitude prescrite dans le monde du travail. Management à la mode ou mode de management ? C'est en tous cas une bonne nouvelle. Les approches du Management bienveillant ne manquent pas (P. Rodet, Y. Desjacques, 2017) et les managers ont même à leur disposition un manuel pour mettre en œuvre une Stratégie de la bienveillance (J. Tournand, 2014).


Un nouvel évangélisme managérial

Et pourtant. On se sent un peu « goinfré » ces dernières années d'un vocabulaire pétri de bons sentiments : bonheur, bien-être, compassion, compétences douces, bien-pensance, altruisme, sagesse...soutenus par les « trophées de la paix économique » (Grenoble Ecole de Management, mai 2019) et les gourous de la pleine conscience. Toutes ces injonctions sirupeuses rentrées dans le prêt-à-parler managérial ont le charme désuet des chants patriotiques nord-coréens qu'il faut chanter tous ensemble.

Certes, entre le cynisme managérial des années 90 (souvenons-nous des cost-killers et des nettoyeurs) et cette évangélisation des organisations de travail qui invite à l'indulgence, l'attention, la mansuétude, je préfère la seconde. Convenons toutefois qu'une grosse capacité de clivage est requise pour absorber ce vocabulaire et suivre en même temps, par exemple, le procès des dirigeants de France Telecom, sommés de s'expliquer sur les suicides de 2008 lorsqu'il fallait dégraisser le mammouth en sortant les salariés « par la porte ou par la fenêtre » (dixit D. Lombard, PDG de FT en 2006).

Générateurs de bienveillance

Car si le marché de la bienveillance se porte bien, celui de la souffrance au travail n'est pas épuisé, il est même en pleine forme comme l'indique Sylvaine Perragin (Le salaire de la peine. Le business de la souffrance au travail, 2019). Les actifs souffrent, les entreprises consultent, les consultants préconisent. Les deux marchés se livrent même une concurrence féroce. Last but not least, voici une pépite : les Toxic handlers (G. Teneau et G. Lemoine, 2019). Littéralement détecteurs et absorbeurs de souffrance professionnelle, ces personnes sont des « générateurs de bienveillance » qui, en entreprise, aident leurs collègues en souffrance. Vous vous sentez l'étoffe d'un toxic handler, lisez leur livre !


Une relation parent-enfant

La bienveillance favoriserait une culture de l’excuse (B. Lahire, 2016) rappelle Christian Bernengo : évitante pour le manageur - elle lui donne raison de ne pas affronter les sujets conflictuels - et déresponsabilisante pour le salarié, infantilisé malgré lui. Elle favoriserait une relation parent (bienveillant)-enfant (rebelle ou soumis) comme on dit en analyse transactionnelle.

Il serait dommage néanmoins de jeter le bébé avec l'eau du bain. Conflictualité et bienveillance ne sont pas antinomiques. Bien articulées dans les relations de travail, elles permettent au contraire à la pensée critique de s'exercer et de faire barrage à la pensée bisounours.


Christiane Rumillat, 1er juillet 2019


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