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Le ghosting professionnel


Effacé, gommé, désactivé... sont quelques uns des termes par lesquels ils se définissent eux-même. Ils sont les abandonnés des réorganisations, les oubliés des évolutions NTIC, les délaissés des aménagements de sites, les indésirables des messageries... les ghostés des organisations.


Un phénomène qui a désormais son suffixe : le ghosting. Il désigne, dans le domaine amoureux, une technique de rupture sans explication où l'un interrompt de façon unilatérale toute communication avec l'autre en cessant de répondre à ses appels et autres SMS. On fait disparaître l'autre en faisant l'économie de la confrontation. Symptôme, dirait Marcel Gauchet, de l'individu hypermoderne désengagé pour qui le lien social est devenu optionnel, dépourvu de l'exigence morale inhérente à la relation (Un monde désenchanté, 2004).


Au vu des situations rencontrées dans ma pratique, le ghosting professionnel prend différentes formes. Il y a un ghosting actif, souvent perçu par les « intéressés » comme du harcèlement, qui consiste à mettre l'individu en face de son inutilité professionnelle, voire de son insignifiance :


« Je devais reprendre le travail début septembre...on m'a interdit de reprendre mon poste, j'ai été invité à rester en arrêt de travail »

« J'ai une pièce, un ordinateur qui ne fonctionne pas, une chaise déglinguée... on m'a confié une mission de trois jours ces quatre derniers mois, le rapport a été jugé irrecevable »

« Tu ne sais pas... tu ne fais pas...tu n'as pas... tu ne sers à rien...»


Il peut y avoir un ghosting plus silencieux : la personne disparaît, souvent au milieu de ses collègues, exclue de l'intérieur :


« Pendant 7 ans, j'ai pris le petit noir chaque matin dans le même café où se retrouvaient mes collègues avant l'embauche. On m'ignorait, on ne m'adressait pas la parole »

« Ca s'est passé comme ça : un jour, j'ai accédé au site du cabinet conseil où je suis rattachée depuis 9 ans : mon profil avait disparu, j'ai été effacée, sans sommation »

« Tous les jours à midi, les collègues partaient joyeusement déjeuner ensemble... j'allais manger seule sur un parking dans ma voiture...Aller vers les autres était impensable alors je me suis replié ».


Fatigué psychiquement de cette inexistence, le ghosté finit par se faire disparaître lui-même. Pour autant, la résignation est un état presque enviable au regard de celui qui précède, car il faut d'abord éponger la honte ravageuse qui prend toute l'énergie à s'efforcer de jouer la comédie du travail pour cacher aux autres son inactivité. Ces personnes se sentent souvent proches du burn out ; elles sont en réalité en proie à un épuisement par effacement de soi.


Du point de vue des organisations, ce phénomène est pour le moins déroutant. Il montre qu'il y a aujourd'hui un mode de management qui ne prend plus le risque de la relation et de la parole, refuse l'altérité et laisse ainsi advenir une violence fondamentale (Jean Bergeret, 1984).


Du point de vue de la personne, cette expérience si potentiellement destructrice tant elle bouscule le sentiment d'identité, peut être constructive si elle est conscientisée, stratégique, que l'individu est lui-même instigateur et acteur de son effacement. Une sorte de self ghosting qui consiste, en période de turbulence professionnelle, à se mettre en retrait, en transparence, posté sur l'autre rive, dans une présence-absence neutre. Une autre façon de résister psychiquement et permettre, peut-être, une redéfinition de soi.

Christiane Rumillat, 30 mars 2018

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