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L'art d'être présent au travail


Il est de bon ton de dénoncer le présentéisme comme contre productif, nuisible à la santé et à l'efficacité. Venir travailler quand on est grippé, c'est prendre le risque de contaminer ses collègues, travailler trop expose à des difficultés de concentration et de mémorisation (Philippe Rodet, Le management bienveillant, 2017). Ceux qui font leur travail, tout leur travail, rien que leur travail n'auraient-ils rien compris ? Source de stress et de souffrance psychique c'est bien l'obligation de présence qui est en cause. Quel que soit le scénario - surcharge ou inactivité - l'épuisement par le travail acharné (burn-out) ou par l'ennui (bore-out) guette le présentéiste... Bref vous avez compris l'idée : le présentéisme fait le lit de l'absentéisme. Un risque psychosocial donc qui s'ajoute à la longue liste des syndromes connus des professionnels de la santé au travail. Et une problématique de plus à traiter pour les responsables des ressources humaines et les managers qui doivent désormais travailler sur les deux fronts - absentéisme/présentéisme - quoique que dans les deux cas, la question (quelle part attribuable au cadre de travail ?) soit la même.

On connaît des variantes du présentéisme, décrites par le sociologue Denis Monneuse (Le surprésentéisme, 2015). Outre le présentéisme qui consiste à aller travailler en étant malade, il a identifié un présentéisme contemplatif (vous êtes à votre poste mais vous ne faites rien de productif), un présentéisme stratégique (vous arrivez tôt, vous partez tard pour vous faire bien voir de la hiérarchie). On sent bien qu'il y a quelque chose d'excessif voire de pathologique dans ces façons d'habiter le travail. Le présentéisme pourrait bien être la rançon d'une culture de travail ringarde dominée par le syndrome du bon élève et un modèle relationnel parent-enfant dépassé.


Mais alors y'a-t-il un art d'être présent ? Le mot sous-tend l'idée d'une mise en scène. Car oui pour certains, être présent au travail signifie exister et montrer qu'on existe. Un investissement quotidien qui se traduit par une attitude impliquée : intervenir dans les réunions, communiquer avec les collègues, s'intéresser à leur travail, parler du sien, suggérer, questionner, participer quoi ! Sortir de son bureau, fréquenter assidûment la machine à café et le self, pratiquer à bon escient le c'est compliqué et le y'a pas de souci pour signaler sa capacité à se distancier des événements négatifs … Bref, rester visible comme m'explique ce consultant interne en organisation dans la fonction publique : titre ronflant mais peu de boulot sous forme de livrables, je passe 35 % de mon temps à faire mon personal branding (mon « marketing » en français) pour compenser la faible visibilité de mon travail... On ne peut être plus clair !


Mais alors, comment appeler ce présentéisme qui consiste à s'efforcer de rester visible ? L'anthropologue David Breton a un mot pour cela : s'existentialiser. Il parle des managers qui doivent passer une bonne partie de leur temps de travail à « gérer l'image que les autres se font d'eux » (Disparaître de soi, 2015). Un présentéisme actif et auto promotionnel en somme. Celui-ci rend-il malade ? Possible mais pas nécessairement. Possible, car c'est une forme très sournoise d'épuisement que d'avoir à vivre sous le regard de l'autre et de s'employer activement à ne jamais le perdre. Pas nécessairement, car il correspond à une façon admise de s'existentialiser aujourd'hui dans le monde du travail : recrutements centrés sur la recherche de talents, valorisation des soft skills, peopolisation des personnalités managériales, apologie d'un narcissisme décomplexé source de confiance en soi et d'ouverture aux autres (Fabrice Midal, Sauvez votre peau ! Devenez narcissique, 2018)... Quand travailler ne suffit plus !

Christiane Rumillat, 25 mars 2019

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