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Je commente donc je suis

  • il y a 23 heures
  • 3 min de lecture
Mara Goyet est professeure d'histoire géographie au collège, écrivaine et chroniqueuse dans L'Obs
Mara Goyet est professeure d'histoire géographie au collège, écrivaine et chroniqueuse dans L'Obs

Pour le meilleur ou pour le pire, n'importe qui a la possibilité de s'exprimer par écrit sur n'importe quoi. Bienvenue dans l'univers des commentaires. Mara Goyet nous invite à une balade inédite dans le monde de l'infra-ordinaire, comme dit George Perec dont l'auteure est une fervente admiratrice. Cure-dents, éponge, semelle orthopédique, fourchettes ou scie égoïne... elle trouve « touchant que, lorsqu'un individu achète un objet parfaitement insignifiant, il raconte ensuite cette expérience comme si c'était l'épopée de sa vie ».


Comme dans cet extrait « Avis sur un tire-bouchon », véritable manifeste de l'infra-ordinaire :

« Déboucher une bouteille devient un jeu d'enfant. Finis les problèmes de contorsion et les luxures d'épaules. Mon épouse peut même préparer l'apéro sans me déranger. J'avais peur pour l'autonomie des piles mais il semble inusable. Quand on a des problèmes aux mains en étant âgé, on ne peut plus ouvrir les bouteilles et ce petit tire-bouchon fait des merveilles, je le conseille vivement. On appuie sur un bouton pour faire monter le bouchon puis un autre bouton pour le faire redescendre afin de le récupérer. Ce tire-bouchon permet de retirer les bouchons de liège sans les endommager. J'aime beaucoup le style du tire-bouchon avec le dessin du verre de vin qui s'allume en couleur bleu. C'est un appareil qui fait son effet auprès des invités ».


Outre sa tendresse affichée pour le dérisoire, Mara Goyet soulève des questions existentielles et sociétales. Qu'est-ce que les commentaires disent de notre époque ? Que signifie cette compulsion à décrire et à juger ? Pourquoi commente-t-on ? Parce qu'on s'ennuie. Parce qu'on veut laisser une trace. Parce qu'on veut coopérer en informant, en mettant en garde. Parce qu'on y a droit.


Il y a une dimension à la fois narcissique et consumériste dans cette foire aux avis  : le classement des commentaires par les like, la bataille de l'attention qui s'y joue, les efforts pour être original ... Le commentateur fait partie d'un «lumpenprolétariat au service du clic» qui «contribue à l'enrichissement des plateformes et des enseignes».


Son point de vue est que commenter est « une façon de participer au monde et pas seulement le subir ». Cette tendance je commente donc j'existe conduit certains à sublimer un achat en le transformant en récit, d'autres à construire un narratif autour de leurs expériences les plus banales. C'est l'existence entière qui est commentée dans toutes ses dimensions : le film que j'ai A-doré ou Dé-testé, l'expérience d'un lavomatique, le chat que j'ai adopté, le menu détaillé des agapes d'un soir, la fête dont je fus la reine... On est parfois tenté de reconnaître dans cette hystérisation de sa vie une quête pathétique de validation de sa propre existence.


Marie Goyet a plongé avec délice et malice dans le flot des commentaires. La navigation n'y est pas facile car dans cet océan, on trouve des perles et de la vase : des élans poétiques, des témoignages émouvants, de l'humour, mais aussi des tombereaux d'ordures, un tout à l'égout de mépris et de haine. Elle ne l'ignore pas et choisit de laisser de côté les commentaires inflammables. Elle se balade dans cet univers en ethnologue : langue, personnages, valeurs, style... C'est, dit-elle, « un lieu désarticulé, sans hiérarchie », ce n'est pas un dialogue mais une juxtaposition de points de vue, sans liaison les uns avec les autres. Une parataxe nous indique la professeure.


Alors, que chacun puisse donner son avis, publier où il veut, est-ce un progrès ? Oui soutient Mara Goyet, la prolifération du commentaire est même un « signe de santé démocratique ». On est tenté de mettre quelques bémoles à ce bel enthousiasme. Commenter n'est pas dialoguer. Faire de l'audience avec des like et des clics, n'est pas débattre. Le commentaire est réactif, il juge.... Bref, l'espace du commentaire, sans dialogue, sans débat peut-il vraiment être considéré comme une « promesse démocratique ? Malgré cette réserve, on se laisse volontiers séduire par le regard que Mara Goyet pose sur la civilisation du commentaire : « Que les gens puissent donner leur avis, même s'ils ne le font pas de manière élaborée, même si leur avis est nul ou contraire au nôtre, c'est un progrès significatif en matière d'égalité, d'expression et d'implication ». Un trés beau mantra de prof !


Christiane Rumillat

16 avril 2026




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