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Désir d'évaluation

Abécédaire du management. E comme Evaluation


Totalitaire

Folie, tyrannie, imposture...la critique de l'évaluation est en forme depuis quelques années (1). Sociologues, psychologues, philosophes, psychanalystes se sont penchés sur ce dénominateur commun de notre vie quotidienne. Une véritable insurrection contre ce que Michel Foucault dénonçait comme le pouvoir de la norme dans une diatribe très seventies : visibilité incessante, classification permanente des individus... (2).


Version 2020 de ce pouvoir de la norme, un épisode génial de Black Mirror sur Netflix (saison 3, épisode 1) : une société dans laquelle tout le monde note tout le monde en temps réel, selon des critères comportementaux impitoyables. Coef. de 1 à 5. On y est évalué autant qu'on évalue. Smartphone anxieusement greffé dans la main, l'individu s'efface derrière son coefficient. La perte de ses points sur son capital sympathie équivaut à une mort sociale.

Heureuse

On se soumet volontiers, sur les réseaux sociaux, à cette forme d'hystérisation de soi qui consiste à mesurer sa valeur au nombre de ses followers. Pathétique au premier regard, elle nous transformerait en « mendiants de l'attention » (3) si nous n'avions la contrepartie compensatrice d'être aussi des évaluateurs Notre société est résolument démocratique sur ce point : nous sommes tous des évaluateurs compétents. Je te like, tu me likes. Heureuse et inoffensive permutation qui fournit à peu de frais un agréable sentiment de puissance. Elle fait de nous un sujet au sens que lui donnent la psychologie et la philosophie : « observateur des autres et observé par les autres ».


Désirable

Evaluez-moi ! Décapante, cette proposition injonctive plante la thèse de son auteur. B. Vidaillet (4), qui nous livre une version psychanalytique de la « fascination » pour l'évaluation : pourquoi, alors que nous la subissons, la désirons-nous ?

Parce qu'elle contient une promesse d'amélioration ou de surpassement. Intrinsèquement compétitive, elle permet de se situer par rapport à l'autre...du coup « perçu comme modèle et rival ».

Parce qu'elle est pourvoyeuse de reconnaissance (je suis évalué donc j'existe). Pourtant, si l'évaluation permettait de combler le manque de reconnaissance, ça se saurait !

Parce qu'elle est irrésistible et quasi addictive : quand l'unité de mesure est le bien-être du patient, la satisfaction de l'usager ou du consommateur, difficile de se soustraire à ce shoot narcissique de l'évaluateur évalué.


Existentielle

Au travail, elle transcende les hiérarchies, traverse tous les secteurs d'activité. Outil numéro 1 de management, elle nourrit la motivation, donne une place, offre une reconnaissance, justifie les performances et les échecs... Comment ne pas la désirer ? Elle organise la compétition, sanctionne les comportements indésirables... Comment ne pas la redouter ? L'entretien annuel rend malade mais on le veut tout en s'en voulant de le désirer... Il est le symptôme de l'ambivalence de l'évaluation, enjeu existentiel au travail. On n'est pas si loin de l'étymologie et du sens éthique de l'évaluation qui est de donner de la valeur à quelque chose ou à quelqu'un.


Quantophrénique (5)

Sauf qu'évaluer répond davantage aujourd'hui à un besoin de quantification. Il est synonyme de mesure, des activités et des comportements. Avec un cortège de questions qui touchent le sens du travail. Par exemple lorsque des structures hyper évaluatrices créent des activités « évaluables » qui permettent de prouver que l’action est efficiente et mérite ses subventions. Ou lorsque des salariés centrent leurs efforts sur les actions évaluées, ravivant un réflexe un peu régressif de bon élève (j'ai bossé pour rien, le devoir n'était pas noté !). Transposé dans le monde du travail, il consiste à surinvestir les tâches reconnues, prises en compte dans l'évaluation, et à délaisser celles qui ne le sont pas.


Prometteuse

On peut se demander si cet effet pervers de l'évaluation n'inhibe pas au passage la prise d'initiative, la créativité, le regard critique... On peut se dire aussi que c'est ce qui en fait l'intérêt au plan professionnel au sens où l'évaluation constitue une opportunité de réflexion sur le métier, l'identité, la relation, le sens du travail, son utilité, sa valeur, les notions de réussite et d'échec... bref un outil puissant pour peu que les organisations de travail, dans leur management, veuillent bien en permettre l'expression et en faire des sujets de débat.


Christiane Rumillat, 11 mars 2020

(1) A. Abelhauser, R. Gori, JM Sauret, 2011 ; Angélique Del Rey, 2013 ; Roland Gori, 2010

(2) Dits et écrits, Gallimard, 1978

(3) Yves Citton , Economie de l'attention, La découverte, 2014

(4) Le Seuil, 2013

(5) On doit ce terme au sociologue américain Pitirim Sorokin (1889-1968)


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