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Comme on se traite au travail


Edvard Munch, Le cri, 1893

Commençons cette année par des mots qu'on s'engagerait à ne plus prononcer, des mots qui signalent une dangereuse psychiatrisation du vocabulaire qu'on emploie pour définir son collègue ou son manager. L'invective psy est tendance. Parano, borderline, autiste, bipolaire, pervers narcissique...on se traite à tous les étages, de façon suffisamment répandue pour qu'on s'interroge sur cette fâcheuse mode. Qu'est-ce qui la permet ? Que favorise-t-elle ?


Les traits psy sont devenus le symbole de comportements indésirables, inadaptés. Ils visent les excès d'une personne ou son étrangeté. Ils pointent l'incompréhensible et l'insaisissable chez l'autre. Ils signalent une volonté de mise à distance. Le sociologue américain Erving Goffman nous expliquait, il y a une soixantaine d'années, que l'usage de termes stigmatisants était une forme de défense agissant symboliquement comme une barrière protectrice entre soi et le pathos dont l'autre est porteur.

En même temps qu'elle exclut et envoie le traité dans une autre sphère, l'invective psy rassure sur sa propre normalité (ouf, c'est lui pas moi) soulage (j'ai enfin compris de quoi il s'agissait, j'ai mis un mot sur ce qui ne va pas chez lui). Cette tendance déborde largement du contexte du travail pour s'inviter dans les relations amoureuses : face à la souffrance d'une rupture, on veut comprendre pourquoi l'autre nous rejette et on tente de diagnostiquer chez lui un trouble : pervers narcissique (très méchant, très irrécupérable, il n'y avait rien d'autre à faire que de se séparer), Asperger (très brillant, très élégant intellectuellement mais inaccessible, communication difficile)... Au travail aussi, nous nous faisons les diagnostiqueurs auto proclamés de la santé mentale de nos collègues quand quelque chose ne va pas avec eux. Nous nous auto investissons d'un pouvoir d'expert. Les organisations s'y prêtent bien, en favorisant l'évaluation permanente de l'activité et, de plus en plus, du comportement.

L'invective psy au travail est peut-être aussi la rançon d'une « psychologisation de la souffrance au travail » (Lise Gaignard, Chroniques du travail aliéné, 2015) : vous êtes victime d'une injustice ? vous vous sentez harcelé ? ...vous êtes invité à aller chez le psy. Elle autorise un regard pathologisant plutôt que professionnel sur son collègue. Elle favorise sa bouc émissarisation et fait l'économie d'une analyse organisationnelle des risques psychosociaux. Certains cliniciens du travail alertent sur le risque d'une approche « hygiéniste » des RPS, c'est à dire d'un regard davantage centré sur la fragilité des personnes que sur les situations de travail pathogènes (Yves Clot, Le travail à cœur, 2010).


Pour autant, les troubles psychiques dans le travail sont bien réels. Qui peut croire qu'avec 12 millions de français concernés par un problème de santé mentale (M. Leboyer, PM Llorca, 2018) et un coût annuel de quelques 20 milliards d'euros, ils ne passent pas la porte des entreprises ? On nous le répète assez : notre responsabilité face aux risques psychosociaux est collective. Les diminutifs presque sympas - schizo, bipo, parano... - qui circulent dans le monde du travail nous feraient presque oublier la réalité massive de ces troubles (Etude épidémiologique de la fondation P. Denicker, 2018). Ils méritent une mise en lumière plus constructive, moins féroce en tous cas que la stigmatisation indécente et contre productive dont ils font l'objet. Le sujet, très probablement, d'un prochain billet...

Christiane Rumillat, 15 janvier 2019

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