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Capacité d'adaptation requise


Elle est une qualité distinctive, un atout, une vertu dont beaucoup s'enorgueillissent. Ne cherchez pas à l'acquérir, il n'existe aucune formation, elle n'est sanctionnée par aucun diplôme. Elle renvoie à une méritocratie aux critères obscurs, qui distingue ceux qui l'ont de ceux qui ne l'ont pas. Elle est le sésame de la réussite, et parfois on vous avertit, si vous ne la possédez pas, vos efforts et vos compétences sont voués à l'échec : « Votre réussite à ce poste dépendra de votre capacité d'adaptation », lit-on dans des offres d'emploi.


Le sous-entendu est à peine voilé : s'adapter ou dégager. Une façon de dire « personne ne sera là pour vous aider à surmonter les obstacles », prière de burnouter en silence. Les responsables de la qualité de vie au travail (CHO, chief hapiness officer in english) prendront le relai : prise en charge, accompagnement des plus fragiles, aide à l'adaptation aux situations de travail.


Du côté des salariés, le message est bien compris si l'on en juge par la récurrence de ces expressions obligées dans les CV et les entretiens : « je m'adapte à tout », « adaptable », « grande capacité d'adaptation »... Il y a quelque chose proche de la désespérance dans cette déclaration, une forme de soumission, la promesse de se couler dans le fonctionnement technique et relationnel de l'organisation.


La vacuité de cette injonction tranche furieusement avec la fécondité de l'approche psychodynamique du travail, où s'adapter n'est pas un avantage différentiel mais la capacité qu'a tout un chacun de mobiliser ses ressources psychiques, son intelligence, sa créativité, bref la condition de toute activité. Le travail EST adaptation et il y a du plaisir dans l'adaptation.


Encore faut-il que cette possibilité existe, que l'individu ne soit pas dépossédé de sa liberté d'adapter le travail comme lorsqu'il est soumis à des tâches très procédurisées, ou pris dans une organisation de type lean management fondée sur contrôle de son temps et de ses mouvements pour le faire tenir dans un cadre institué.


Pascal Chabot parle de « la maladie de l'adaptation » (Global burning out, 2013). Cette formule paradoxale rappelle celles des années 80 lorsque, à des comportements très valorisés, on accolait le mot pathologie (« pathologie de l'excellence », « pathologie du projet »...) pour signifier que la valorisation sociale dont ils faisaient l’objet avait un revers de la médaille, des effets pervers sur l'individu. Bref, le trop d'adaptation tue l'adaptation.


Et pourtant... Il y a une fierté à s'adapter, quelque chose de l'ordre d'une épreuve. S'adapter est une source d'estime de soi. Une bonne raison pour ne pas réduire ce mot à une incantation et le sortir de la logique de marché dans laquelle il patauge maladroitement.


Christiane Rumillat, 14 janvier 2018

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