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Besoin de justice

Abécédaire du management. J comme Justice


« C'est injuste ! ». Dans Adieu les cons (2020), Albert Dupontel, alias JB, est un cadre performant et passionné qui attend sa part de bonheur mais se la voit refuser. Face à la caméra de son ordinateur, bardé d'explosifs, il enregistre un discours d'adieu scandé par ce refrain où suintent incompréhension, colère rentrée, sentiment de trahison... La scène est un concentré de ce ressenti très présent dans le monde du travail.


Une aversion universelle

Quelque chose qui vous met hors de vous ? Quelque chose que vous ne supportez pas ? A cette question classique dans les entretiens menés par le psychologue du travail, la réponse est le plus souvent : l'injustice ! A croire que le monde du travail est le royaume de l'arbitraire, dominé par d'innombrables injustices qui portent le nom de mépris, privilège, arbitraire des chefs, malhonnêteté, piston...

Le sentiment d'injustice a des résonances infantiles. Il est fondé tantôt sur la comparaison pourquoi lui et pas moi, tantôt sur l'idée du deux poids deux mesures pourquoi on ne lui dit rien à lui, tantôt sur la pensée magique si je travaille bien, j'aurais ci ou ça, et très souvent sur l'idée d'un mérite bafoué je donne beaucoup mais je reçois peu en retour.... Le dénominateur commun de ces expressions du sentiment d'injustice est l'idée d'une réciprocité ou d'un ajustement naturels, comme si le travail était un espace démocratique où devait s'exercer une justice humaine.

Tocqueville parlait des frustrations engendrées par le principe d'égalité dans les sociétés démocratiques (1), l'idée sous-jacente étant si j'ai la même valeur que mon voisin il n'y a pas de raison qu'il ait plus ou mieux que moi. Ce présupposé, chacun sait intimement qu'il n'a pas sa place au travail mais ne peut s'empêcher de l'éprouver. Peut-être parce que le sentiment d'injustice renvoie à une interrogation inquiétante sur sa propre valeur.


Un sentiment peu avouable

Est-ce d'ailleurs pour cette raison qu'il est peu avouable ? Si le psychologue du travail pousse plus loin l'entretien par la question « De quoi vous sentez-vous victime exactement ? », la réponse est précédée d'un sursaut : « Moi je ne suis victime de rien, je constate simplement qu'ici il y a du piston, de la malhonnêteté... ». Il y a dans cette réaction une position contradictoire : une personne peut tenir des propos victimisants mais répugne à se voir elle-même comme victime (2). Il faut dire aussi que la victime auto déclarée ne fait pas recette dans le monde du travail. Des victimes objectives - accident du travail, usures ou pathologies invalidantes - me disent être fréquemment brocardées par leurs collègues, accusées d'imposture ou de profiteur du système (il l'a cherché, il sait y faire, on n'est pas dupe, on a compris son manège...). A ce prix là, les victimes préfèrent mettre leur difficulté sous le tapis.


A qui profite l'injustice

Le sentiment d'injustice serait-il lui-même injuste ? On le voit souvent, ceux-là mêmes qui fustigent l'injustice n'hésitent pas à revendiquer la juste reconnaissance de leur mérite ou de leur performance. Une gratification obtenue, une faveur, une promotion... et aussitôt la victime d'injustice dégaine l'argument méritocratique (je l'ai mérité, je le vaux bien, c'est justifié car j'ai fait ceci/cela...). Mais si c'est un autre qui est bénéficiaire de la même faveur, alors dieu sait par quelle imposture il l'a obtenue ! En bref, l'attribution est injuste dès qu'elle profite aux autres. Le sentiment d'injustice rend aveugle celui qui l'éprouve mais semble lui rendre la vue dès qu'il en est bénéficiaire. Une pirouette psychique bien humaine : accuser l'autre d'être l'objet de favoritisme permet de se sortir de la contradiction où d'un côté on profite d'un système, de l'autre on le fustige lorsqu'il profite à l'autre. Une sorte de démocratie individuelle comme le dit l'historien Jérôme Perrier (3).


Une nouvelle compétence managériale ?

Juste. Une nouvelle compétence portée au référentiel des managers ? Certainement si l'on en croit la foultitude de manuels sur l'art d'être juste en management. Car, on s'en doute, « se sentir justement traité a un fort impact sur le bien-être de chacun », dixit un coach certifié (4). A contrario, le sentiment d'injustice peut avoir un impact négatif sur le comportement et la santé au travail... bien qu'il soit peu bruyant. Il est rare en effet qu’un salarié qui se sent injustement traité montre sa colère, élève la voix et demande réparation. Il va plutôt agir en sous-marin, par des comportements de « représailles organisationnelles » - retards, allongements des temps de pause, rétention d'informations, négligences...- ou bien en réduisant ses comportements « extra-rôle », c'est à dire tout ce qu’il fait habituellement en plus pour faire tourner l’entreprise - ne pas compter ses heures, aider un nouveau venu à s’intégrer...


Le sentiment d'injustice ne sert pas la coopération, il divise et conflictualise le travail. Si on ne peut le supprimer, on peut travailler à le réduire - car il dépend souvent des conditions de travail - ou au minimum le prendre au sérieux en reconnaissant le risque d'arbitraire inhérent à tout management.

Un détour par les travaux des éthologues sur le comportement animal nous indique que la sensibilité au traitement injuste n'est pas spécifiquement humaine (5) : attitude de révolte chez les primates contre celui qui se livre à un acte d'inéquité, phénomène dépressif chez le chien privé de récompense en dépit de son attitude coopérative, maladies cardiaques chez le lapin recevant moins de nourriture que ses congénères... Intéressant d'apprendre que chez les animaux aussi, l'injustice rend malade !


Christiane Rumillat, 2 septembre 2021


Notes

(1) Selon le philosophe Alexis de Tocqueville (1805-1859), l’esprit d’égalité se définit comme la tendance des individus des sociétés démocratiques à se considérer comme égaux indépendamment des inégalités réelles de situation.

(2) François Dubet, Injustices. L'expérience des inégalités au travail, Seuil, 2006

(3) La démocratie de l'individu, Editions Les belles lettres, 2017

(4) Thierry Nadisic, Le management juste, UGA éditions, 2018

(5) On peut écouter en podcast une passionnante émission sur le sentiment d'injustice chez les primates, inspiré par les travaux des primatologues américains Sarah Brosnan et Frans de Waal au début des années 2000 : https://www.franceinter.fr/emissions/sur-les-epaules-de-darwin/sur-les-epaules-de-darwin-20-avril-2019

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