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L'amertume au risque du ressentiment

Cet article a été publié dans Chroniques Plurielles (https://www.chroniquesplurielles.info) site consacré à l'art, aux sciences humaines, à la littérature et aux sciences

D'où vient l'amertume ? C'est par cette question que s'ouvre le dernier livre de Cynthia Fleury, Ci-gît l'amer (Gallimard, 2020). Le sous-titre, Guérir du ressentiment, sonnerait comme un manuel de développement personnel si l'on ne connaissait l'attention que l'auteure porte à la question du « soin » (1). S'il faut en guérir, le ressentiment est donc une maladie ? Oui, de l'individu et de la démocratie.

Nous l'avons tous éprouvé un jour et notre société le produit à doses massives. Il peut être juste de passage dans notre vie - qui n'a pas eu l'expérience des passions tristes : colère, sentiment d'injustice, envie, jalousie... ? - mais il devient toxique lorsqu'il se fait envahissant, général, se prolonge en mépris de l'autre, de soi, s'installe dans la rumination et se cristallise dans une posture victimaire-agressive qui devient notre seule façon d'être au monde.


Dans The hater (Le goût de la haine), Tomek travaille dans le monde de la diffamation sur les réseaux sociaux. Film polonais de Jan Komasa, juillet 2020


La dynamique du ressentiment

Humilié, revanchard, dénigrant, insécurisé, haineux,… Avec les mots recensés dans la première partie du livre, on pourrait faire une internationale des ressentimistes. Plus intéressante est la psychodynamique qui caractérise « l'homme du ressentiment » : son mode de fonctionnement, son rapport aux autres, ses obsessions...

Il exige le respect mais ne le pratique pas, sur le mode moi qui ne te respecte pas et qui ne respecte rien, j'ai droit au respect. La responsabilité ? Il la délègue : c'est toujours de la faute des autres, jamais la sienne. Son obsession égalitaire lui fait ressentir toute inégalité comme une injure, voire une blessure. Car là se joue sa peur de ne pas être à la hauteur. Alors il compare. Par peur de n'être rien, pour vérifier qu'il est meilleur...ou inférieur, et dans ce second cas, dénigre l'autre pour invalider la comparaison.

Au travail, il se sent mal compris, mal apprécié, mal récompensé. Pratiquant le grief pour le grief, il est dans une plainte régressive qui lui permet de s'affranchir à bon compte de ses difficultés ou de ses échecs. D'une manière générale, il se reconnaît peu de devoirs, il émarge surtout au registre des droits.

L'homme du ressentiment est dans ce mouvement pendulaire qui caractérisent le mode passif-agressif, oscillant entre complaisance victimaire et mépris actif de l'autre. Il évite le conflit ouvert qui risquerait de mettre à jour ses propres insuffisances. Vous voulez clarifier ? Mais il n'argumente pas. En guise de réponse, vous entendrez Je me comprends, ça me suffit ! ou Je ne suis pas le seul à le dire ! Il préfère se réfugier dans une attitude faussement auto dépréciative - on n'est que des pantins - ou clairement agressive - tous des cons.


Une impossible réparation

Ce portrait peu glamour nous ferait presque oublier que le ressentiment s'enracine dans une souffrance initiale, un re-sentiment. La question du soin se pose, mais c'est une clinique difficile, décourageante selon la psychanalyste. Car l'homme du ressentiment ne consent pas au soin ; il soupçonne, verrouille (j'en n'ai pas besoin), fait échouer (avec le thérapeute, c'est pas ça, pas confiance). Il y a l'idée d'une « impossible réparation » dans le ressentiment, quelque chose de non digérable qui revient comme un reflux gastrique sous la forme d'une rumination. Tout est ramené à la souffrance endurée, au tort subi (2). Irréparable, le ressentiment relève d'une logique du désespoir. Il ne confronte pas, il ne débat pas, il ne discerne pas, il ne fait pas de compromis... Il est, de ce fait, anti-démocratique (3). Où l'on entre dans la dimension collective du ressentiment.


Foules ressentimentales

Il est fréquent de lire, sous la plume des essayistes, que notre société est dépressive (4). Le ressentiment, si j'ai bien compris Cynthia Fleury, agit au contraire comme un rempart contre la dépression grâce aux nourritures compensatoires que sont la vengeance sur autrui, la haine et autres passions mauvaises. Il est un processus défensif au départ, contre la souffrance ou un mal être global, et agressif à l'arrivée.


Maladie typique de la démocratie (5), adossé au « délire victimaire » qui gagne nos sociétés, le ressentiment « produit du mépris » de façon généralisée (6) et fait le lit des populismes (7). Le déversement haineux des haters sur les réseaux sociaux en est une illustration. Ce sont avant tout des individus « insécurisés psychiquement » qui basculent dans la haine, « choisissent un leader, n’importe lequel, du moment qu’il vient conforter cette pulsion ressentimiste ».

Dans la période où je le lis, ce livre me fait l'effet d'une alerte. Lorsqu'une société brandit fièrement ses valeurs, le droit de choquer par exemple, au mépris de celles des autres, craignons la réaction des humiliés. Lorsqu'un homme seul s'octroie le monopole de la vérité et le droit de tordre la réalité, craignons que d'autres lui emboîtent le pas et viennent nous disputer la nôtre.


Antidotes

Il ne s'agit ni de l'éradiquer, ni de l'ignorer, mais de « cesser d'en jouir » (8). Echapper au ressentiment est « le fruit d'un travail ». Ses antidotes ? La philosophe nous invite à réveiller en nous la générosité (le contraire des passions mauvaises), la capacité d'admiration, d'attention à l'autre, la faculté d'étonnement et de questionnement, la faculté d’agir et de créer. Elle nous exhorte à une certaine humilité, en nous rappelant au passage que l'humilité n'est pas une insuffisance mais une capacité.

Christiane Rumillat, 18 novembre 2020


Notes

(1) Ce mot très simple est le cheval de Troie de sa réflexion...et de sa mise en garde. Je résumerais par : Prenons soin les uns des autres ! Car c'est par notre attention aux autres que nous érigeons notre humanité et préservons la solidarité (Voir David Moreno https://www.chroniquesplurielles.info/post/le-soin-est-un-humanisme)

(2) Pierre-Laurent Assoun parle de « position subjective préjudiciée », Le préjudice et l'idéal. Pour une clinique sociale du trauma, Economica, 2012

(3) Marc Angenot, Les idéologies du ressentiment, Editions XYZ, 1997

(4) Alain Erhenberg (1998), Roland Chemama (2006)

(5) Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, Fayard, 2005

(6) Axel Honneth, La société du mépris, La découverte, 2006

(7) Pour Christian Salmon, le « ressentiment des foules » réveille les « vieux démons » complotistes, sexistes, antisémites, racistes... Voir le livre qu'il vient de publier : La tyrannie des bouffons, Les liens qui libèrent, 2020

(8) Jean-Marc Berthomé, La conjuration du ressentiment, in Revue La célibataire, Revue de psychanalyse, n° 5, été-automne 2001








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