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Toxique ! Le risque de la relation


La dimension de l'ego

« Nous recherchons pour ce poste une personnalité à même de...». Dans les offres d'emploi, cette formulation n'est pas rare. On comprend que les compétences et l'expérience sont nécessaires mais non suffisantes. La personnalité est un atout...à condition, devrait-on rajouter, que l'ego soit bien dimensionné (1) : à la fois sympa et compétent, efficace et éthique, créatif et laborieux, autonome et aidant... Bref c'est une science très subtile que celle de l'ego. Mais aucune organisation de travail, si bienveillante soit-elle, ne parviendra à filtrer les personnalités au point d'éradiquer les risques inhérents aux relations humaines. Le risque relationnel zéro n'existe pas. L'usage fréquent du mot toxique sert de piqûre de rappel. Bien qu'il n'existe pas d'outil mesurant la toxicité d'une personne, ce mot renvoie à une menace bien particulière et très actuelle.


Susceptibilité ambiante

La récurrence de cette figure dans les entretiens interroge. Y-a-t-il réellement des personnalités non solubles dans un cadre de travail ? Ce phénomène signale-t-il une forme d'échec de l'organisation qui peinerait à absorber certaines personnalités ? La « désignation » de personnes toxiques aurait-elle une fonction cathartique qui permettrait de purger, symboliquement, l'organisation, de la nettoyer de ses toxines (ses dysfonctionnements) ? Ou est-elle le pendant de cette susceptibilité ambiante que l'on respire aujourd'hui ? L'épopée sanitaire aidant, on se déchire sur certains sujets, on s'exaspère, on se froisse, on s'offense facilement. Elle est chatouilleuse notre époque ! Au travail, ils sont nombreux ceux pour qui la coupe des affronts est pleine, les persécutés à qui on ne fait pas la place qu'ils méritent, les susceptibles qui se sentent attaqués, harcelés, les moralisateurs de la bienveillance. Chacun s'enferre dans une défense paranoïaque active ou se retranche dans une protestation muette. Cette susceptibilité semble trouver un ancrage dans la désignation d'un Autre, dit toxique.


Fantasme du poison

La banalisation de ce mot n'a d'égale que sa puissance d'évocation. On y entend la possibilité d'une contamination, un danger à écarter comme s'il y avait un enjeu de salubrité. Litteralement, la personne toxique est celle qui empoisonne la vie des autres (2). Le poison est chargé d'un imaginaire puissant. Il est une arme discréte qui renvoie à la dissimulation pour atteindre sa cible. Il a ses effets à retardement (je n'ai rien vu venir), il tétanise (je n'ai rien pu faire), il peut être ambigu dans ses manifestations (je n'ai pas compris tout de suite). Bref, celui qui est dans la ligne de mire d'une personne toxique se sent confronté au risque d'être détruit à petit feu, comme le ferait un poison distillé dans le corps.


Question de survie

Certaines figures classées toxiques fascinent, comme en témoignent l'abondance de la litterature psycho-managériale consacrée au pervers narcissique. Mais toxicité n'est pas synonyme de perversité. On parle de structure perverse, pas de structure toxique. Une personne devient toxique pour son entourage. Un jour, elle se retourne comme un gant. Elle a des comptes à régler, on ne sait pas lesquels, ses motivations ne sont pas claires. Elle-même aurait du mal à les objectiver. Elle déploie des stratégies coûteuses et fait de son entreprise destructrice une question de survie.

Cas de S. Après un long arrêt de travail, S. a été remplacée par une collègue dont elle était proche et dont elle est désormais la subordonnée. Elle n'accepte pas : Je la hais, je vais la tuer. Je lui demande ce qu'elle compte faire sérieusement. Lui pourrir la vie. Voir ma tête tous les jours va la rendre folle. Elle craquera...

Peur de l'autre

Attitude victimaire et attitude agressive coexistent chez la personne classée toxique. C'est quelqu'un que vous avez peut-être secouru et qui ne vous lâche plus, quelqu'un qui vous a fait porter ses valises et qui finit par vous accuser de les lui avoir volées. Autrement dit, le toxique vous embarque. On finit par s'en aperçevoir, on s'en veut, on se dit « plus jamais », mais la peur s'est installée...même quand la personne est partie. Récemment un manager sur le point d'accueillir un nouveau collaborateur se surprend à ressentir de l'inquiétude : je me demande comment repérer si cette personne est toxique, comment je pourrais cerner sa personnalité. C'est dire à quel point l'expérience est marquante ; elle laisse dans son sillage un mélange de peur et de culpabilité, et en héritage le risque de la relation.


Christiane Rumillat, 25 octobre 2021


Notes et références

(1) Bruno Lemaitre, Les dimensions de l'ego, éditions Quanto, 2019

(2) Poison, étymologie du mot toxique

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