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Dans la hotte des coachs

Abécédaire du management. K comme Kitch


Montagne de pâte à modeler (4 m), Jeff Koons, artiste new-yorkais, Centre George Pompidou, 2014


Les coachs entrent désormais dans les organisations par la grande porte, parlent à l'oreille des dirigeants, sont les partenaires naturels des services ressources humaines, qu'ils ont convertis aux credos du développement personnel : optimisation de soi, responsabilisation, auto amélioration... Qu'ils fascinent ou qu'ils irritent, leurs discours et leurs pratiques irriguent le monde du travail, public comme privé. 20 000 coachs formés cette année contre 250 il y a 20 ans. La sociologue du travail (1) Scarlett Salman s'interroge dans un livre récent sur cette remarquable pénétration du coaching dans le monde des entreprises, avec une conclusion intéressante et désormais assez convenue sur le risque de faire porter aux managers la résolution des problèmes du travail et de « défausser l’entreprise de ses responsabilités organisationnelles ».


Le livre est convaincant, l'enquête passionnante, sur le profil des coachs notamment (2). Mais il ne donne pas à voir la partie la plus visible de cette influence : les outils. Or, la hotte des coachs, toujours pleine de nouveautés managériales, a débordé ces dernières années. Si la roue du changement, la pyramide de Maslow et la carte des acteurs restent des best sellers dans les formations en management, on gagne à explorer les nombreuses innovations fomentées dans les cabinets de coaching qui ne manquent pas de créativité. Ils sont un peu les Jeff Koon des organisations, un brin kitsch mais ils l'assument avec aisance et assertivité.


De quoi s'agit-il ? La plupart du temps de méthodes visant à accroître l'engagement ou à développer le leadership. Elles rencontrent une vraie demande des ressources humaines. L'habileté de ces outils, s'il en est, est d'être compatible avec l'air du temps (autonomie, éthique, collaboration, épanouissement....). Car, ce n'est pas nouveau, le management à la papa ne fonctionne pas sur les jeunes générations. Il faut booster la motivation autrement qu'à la mode taylorienne (ordre-obéissance-contrôle). Accompagner plutôt que subordonner.


Quelques exemples ? Du côté de la préhistoire d'abord, les sauts en élastique et les descentes en kayak, fleurons managériaux des années 80, témoignent déjà à l'époque d'une recherche active de procédés pour travailler au corps l'esprit d'équipe. Classiques peut-être, ils sont encore très prisés là où d'autres ont bu le bouillon assez vite. C'est le cas de la pâte à modeler et des lego. Ils ont été furieusement tendances vers 2015 (3). On ne sait pas s'ils ont beaucoup aidé au développement de l'intelligence collective, comme c'était leur intention, car condamnés quelques années plus tard pour délit d'infantilisation (4). Dans la même période, l'escape game a fait une entrée fracassante en France. Sorte de fort Boyard des organisations, il permet de détecter les qualités d'empathie, de leadership, de travail en équipe et plus globalement la capacité de se tirer d'une situation embarrassante.


Plus récent, qui déjà fait un malheur, le recours aux animaux pour apprendre à manager les hommes. En explorant cette approche, je découvre que tout a commencé avec un livre écrit par deux néerlandais, paru en 2010 mais non traduit, Animal Firm (5). Ils invitent les manageurs à s'inspirer du comportement animal pour travailler les fondamentaux du management, aussi bien du côté des vertus personnelles (confiance, affirmation, autorité...) que des dynamiques collectives (collaboration, échange d'informations, gestion d'équipe, stratégies long terme/court terme, etc.). Peu importe que les animaux soit hyène, éléphant ou macaque car l'animal n'est pas convoqué, tout se passe en séminaire indoor...jusqu'à ce qu'on franchisse un pas supplémentaire

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Avec le sheep concept et le wolf management les cadres se frottent réellement au poil, à la laine et aux plumes. Mouton, cheval, oie, loup... l'idée est de mettre la médiation animale – dont les vertus thérapeutiques et éducatives sont connues - au service du management. Le sheep concept s'intéresse plus particulièrement aux dynamiques collaboratives : « Les stagiaires sont confrontés à la résistance naturelle de la matière (…), ils redécouvrent eux-mêmes les bases de la dynamique de groupe en travaillant avec les mérinos, une race particulièrement grégaire » (6). Quant au programme wolf management mis au point par deux autrichiens (7), il propose au manageur de faire coincider sa position dominante avec des comportements adéquats de mâle alpha. Réservé à ceux dont l'animal intérieur est un loup !


Tout ça, c'était avant le virus ! Aujourd'hui, une partie du pays est assignée au « télétravail » ou « travail forcé à domicile » (cocher la case qui vous correspond). Le kitch conceptuel et méthodologique est-il encore de mise ? Quid de la cohésion d'équipe, du sentiment d'appartenance, de la motivation et du leadership lorsqu'on est derrière un écran ? Le développement du travail à distance requiert un effort de créativité nouveau. De beaux challenges en perspective pour les penseurs du management.


Christiane Rumillat, 10 janvier 2022


Notes

(1) Scarlet Salman, Aux bons soins du capitalisme. Le coaching en entreprise, Presses de Sciences Po, 2021

(2) Majoritairement des femmes, de plus de 45 ans, milieu aisé, ayant suivi une psychothérapie, S. Salman, Journal du CNRS, 16.12.2021

(3) Création en 2010 du Lego Serious Play par Robert Rasmussen, ancien manager de Lego pour « réveiller la créativité des salariés »

(4) Nicolas Bouzou, Julia De Funès, La comédie (in)humaine, éditions de l'Observatoire, 2021 (cf. mon article L'infantilisation au travail en février 2021)

(5) Marco Blaauw et Simon Van Der Veer, 2010

(6) François Vergonjeanne, Coach consultant (Mediaxion) et enseignant à HEC. On peut lire : http://www.managerlenchanteur.org/ressources/apprendre-a-manager-une-equipe-en-coachant-des-moutons/

(7) Kurt Kotrschal et Ian McGarry

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