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Le bien-être mis à mal

Comment se fait-il qu'à mesure que la santé se dégrade, on continue de claironner les illusions du bien-être au travail ? Le ras-le-bol de ce grand écart s'est fait entendre récemment dans un livre collectif au titre non équivoque (1) qui rassemble la crème des cliniciens et sociologues du travail. On y trouve un examen critique en règle des irritants qui sont chers à ce blog : les injonctions à être heureux, la positive attitude prescrite, le management de soi prometteur de résilience, les outils d'auto-thérapie « clés en main », la maîtrise de soi transformée en compétence formelle... bref tout le package devenu la bible du bien-être et du bien-faire au travail.

Céline Sallette incarne Emilie Tesson-Hansen, une cadre proactive prise au piège de son engagement dans Corporate de Nicolas Silhol (2017)


Flash back. Au début des années 90, la souffrance au travail dénonçait le cynisme économique, la placardisation et les mal nommés plans de sauvegarde de l'emploi. Dans les années 2000 les risques psychosociaux sont venus rappeler qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs et que toute organisation, si bien intentionnée soit-elle, génère une part de mal-être non voulu qu'il est possible de réduire par des actions de prévention. Après quinze ans de réglementation sur le harcèlement moral, des plans de prévention par milliers, des consultants massivement convertis aux RPS, un activisme des prêtres de la mindfullness sur les lieux de travail...bienvenue dans l'ère du bien-être. Le marché est florissant, les produits nombreux, les intervenants aussi. Il donne naissance à de nouveaux totems comme la QVT (qualité de vie au travail), exhumée de la littérature managériale anglo-saxone des années 70, de nouvelles fonctions comme responsable du bien-être corporate, et une nouvelle discipline, l'économie du bonheur, qui s'intéresse aux fondements économiques de la satisfaction ressentie.


Bien-être n'est pas santé

Ces évolutions ont permis de prêter une oreille plus attentive au mal-être de milliers de salariés. Pour autant, cette éthique du bien-être qui irrigue le management aujourd'hui conduit à escamoter la question de la santé au travail. Tel est le propos du livre Les servitudes du bien-être au travail. Il pointe les limites d'une pensée managériale qui, en abordant la santé en terme de qualité de vie, de psychologie positive ou d'épanouissement personnel, masque les facteurs de mal-être liés aux conditions dans lesquelles s'effectue le travail. Bref, interrogent-ils, s'agit-il d'être heureux au travail ou par le travail ? J'invite à parcourir cette somme de réflexions passionnantes et abondamment étayées qui interpelle toute personne s'intéressant au « nouveau management »...comme on le nomme depuis 20 ans maintenant !


La psychologisation des problèmes du travail

Cette expression signale la tendance à expliquer les réussites ou les difficultés professionnelles par les qualités ou les défauts personnels, extérieurs donc au champ professionnel. Les tests psychologiques mettent l'accent sur les traits personnels (leader/influenceur, suiveur/consciencieux, rouge/vert...), et viennent en quelque sorte « naturaliser » les carences ou les talents. Dans cette opposition s'impose en sous-jacence le présupposé d'une vulnérabilité de la personne face aux difficultés rencontrées là où d'autres, des résilients (2), feraient face. La vulnérabilité tend à devenir un « critère distinctif » (3) : on est vulnérable ou on est résilient. De là à confondre l'expression d'une difficulté au travail avec un aveu de faiblesse, il n'y a qu'un pas.

Cette observation est intéressante pour le psychologue du travail qui peut, s'il n'y prend garde, voir son rôle d'intervenant sur les troubles psychosociaux ramené au soin psychique d'un salarié affublé du « stigmate de faillibilité personnelle ». Il peut devenir contributeur à son corps défendant d'une logique du pansement, là où son accompagnement doit surtout favoriser la compréhension et l'interprétation contextualisées du mal être.


Maladies du travail

La tendance à médicaliser le mal être au travail semble favoriser cette logique du pansement. Il existe toute une panoplie conceptuelle pseudo-médicale à la disposition des salariés en mal-être : Burn-out, bore-out, brown-out, stress …C'est une tendance de notre temps que de pathologiser les ressentis, de les décliner en symptômes et d'en faire une maladie, au sens propre et figuré. On dit j'ai fait un burn out plutôt que je n'arrive plus à suivre ; je suis atteint de bore-out plutôt que je m'em... au travail ; je souffre de brown-out plutôt que je ne comprends plus ce que je fais ni ce que je dois faire... Ces maladies psychologisantes, enveloppées dans des anglicismes qui en atténuent la charge doloriste, apparaissent déconnectées des difficultés réelles et concrètes du travail. Or on sent bien, derrière ces signifiants dans l'air du temps, que quelque chose dépasse la fragilité personnelle : une surcharge, une sous-charge, un manque de panneaux directionnels pour orienter l'action, des initiatives empêchées, des préconisations ignorées, une influence déniée...


Epuisement éthique

Prenons l'exemple d'un manager qui présente un parcours solide, a traversé des changements organisationnels à répétition, conduit des projets complexes en période de turbulence. Les réorganisations permanentes, l'hyperactivité organisationnelle, l'invocation perpétuelle du changement mettent le psychisme à rude épreuve. Un jour, les digues psychiques cèdent. Pas seulement à cause d'une surcharge de travail, mais parce que la question du sens le saisit : quel est mon positionnement, mon périmètre d'action ? Comment hiérarchiser mes priorités quand tout est prioritaire ? A qui dois-je rapporter ? Quelles sont mes responsabilités ? Quelles décisions m'incombent ? Pourquoi mes préconisations n'aboutissent-elles pas ? etc. J'entends fréquemment ces questions, qui sont loin d'être existentielles. Elles renvoient à un état de fonctionnement d'une organisation qui vient, à un moment donné, gréver la capacité d'agir du manager. L'impact sur la santé est aussi là, dans la difficulté à s'engager pleinement dans son travail. L'épuisement est aussi éthique (4). Il commence le jour où il s'interroge sur le sens de son investissement et de son engagement.

« C'est dans le travail qu'on retrouve le sens de l'orientation » : Charlie Chaplin (1899-1977)


Le message de nos cliniciens du travail est clair depuis 20 ans : le bien-être c'est pouvoir se centrer sur le contenu de son travail, prendre en mains son activité, y engager son intelligence, agir sur les décisions, avoir une parole utile (5)... Faute de quoi, déconnecté du travail lui-même, le discours sur le bien-être risque de devenir très vite inaudible.


Christiane Rumillat, 27 avril 2021


Notes

(1) Les servitudes du bien-être au travail. Impacts sur la santé, sous la direction de Sophie Le Garrec, Erès, 2021

(2) Ce mot (du latin resilire) à forte connotation positive signifie rebondir, persister, surmonter, endurer

(3) Dominique Lhuilier, pp 53-68

(4) Marie Pezé, pp 69-88

(5) Yves Clot, pp 247-258

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